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Pourquoi le pigiste est-il toujours en retard ?

Yves Barros

La question est cruciale, elle met en jeu tous les aspects du travail. C’est dans ce décalage entre le temps qu’on a pour réaliser un article et le temps que l’on se donne réellement pour travailler que se logent toutes les questions qui agitent l’inconscient de chacun.

Avant de se mettre au travail

Le pigiste savoure la perspective d’un nouveau revenu, le baume pour l’amour-propre que constitue la confiance du rédacteur en chef, celui qui commande un travail. Il désire prolonger cette jouissance, avant que les peurs ne prennent le dessus.

Au moment de commencer son travail, le pigiste commence à avoir peur que son enquête ne l’amène à changer d’opinion sur le sujet qu’il traite, ce qui va l’obliger non seulement à un effort mental pour se plier à une nouvelle vérité, mais aussi à un travail supplémentaire pour convaincre son rédacteur en chef, et au travers de lui ses lecteurs, de la nouvelle vérité. Et plus celle-ci sera étonnante, plus les mécanismes qui aboutissent aux nouvelles conclusions doivent être précisément relatés pour que chacun adhère, alors que le pigiste sait qu’il dispose de peu de place pour convaincre. Dès lors, le pigiste peut avoir également peur de la frustration qu’il éprouvera s’il ne parvient pas à rendre un compte satisfaisant (à ses yeux) de ce qu’il a découvert.

Corrélativement, il peut avoir peur d’être entraîné par les tenants et les aboutissants de son sujet dans un travail bien supérieur au paiement qu’il escompte. Enfin il peut avoir peur de découvrir des vérités qui vont peut-être l’exposer à des pressions de la part des personnes concernées. Une fois ces peurs dépassées, l’enquête peut commencer, et en général, le pigiste passionné est pris par son travail et oublie ses appréhensions. Cependant, au fur et à mesure de l’enquête monte l’angoisse de suivre de fausses pistes, d’avoir mal défini le sujet, d’être passé à côté de l’interlocuteur déterminant ou de l’information qui remet tout en cause. Le pigiste calme alors sa conscience en allant jusqu’au bout de sa réflexion, et tout se passe bien jusqu’au moment où il doit donner à son article sa forme finale, et où il doit le rendre.

Au moment de finir le travail

Les peurs reviennent alors, sous de nouvelles formes. Tout d’abord, celle de souffrir lors de la tentative d’expression d’une pensée qui doit être à la fois résumée, dans le format, synthétique, sympa à lire, mais aussi juste, nuancée, intelligente, éclairante, alors que la réalité d’aujourd’hui est toujours plus complexe. En retardant la rédaction finale, le pigiste peut aussi rechercher la peur d’être en retard, qui va finalement l’obliger à s’exprimer. Mais une autre frayeur l’étreint également, l’angoisse de ce qu’il va retrouver quand il aura fini de travailler : les « mauvais côtés du métier » (faible pouvoir d’achat, paiements tardifs qui n’incitent pas à rendre rapidement son travail), mais aussi des problèmes familiaux (pour ceux qui ont une famille), parfois un vide existentiel (pour ceux qui ne vivent que pour leur travail), ou encore l’imperfection perpétuelle du monde (pour les idéalistes qui voient le défaut, l’injustice, l’iniquité, l’immoralité partout)...

Pour résumer, le pigiste a peur d’être mis une nouvelle fois devant ce décalage frustrant entre la passion qu’il a pour son métier et l’ingratitude du monde extérieur, au sein même d’une profession qui est simultanément la plus à même d’apprécier ses efforts, mais qui en même temps en demande toujours plus, dans des directions souvent contestables (dictature de l’image sur le verbe, information spectaculaire, scoops, course à la formulation toujours plus percutante et toujours plus sexy). Et ce alors que le reste du monde rend le travail de recherche de la vérité de plus en plus difficile (contrôle de l’information par les dispositifs de communication, baisse du lectorat, concurrence des gratuits, d’Internet, précarisation de statuts aux revenus déjà aléatoires...), et que le pigiste n’a nulle part où exprimer toutes ces peurs, à part de façon subliminale dans ses articles, ce qui contribue à augmenter inconsciemment le climat général d’angoisse. Et avec le risque que selon l’humeur de son commanditaire, il doive replonger dans son travail alors qu’il pensait l’avoir fini, pour reprendre un détail qui s’avérera déterminant... dans le pire des cas assez déterminant pour l’obliger à reprendre l’enquête, sans savoir où elle va le mener !

Egmont Labadie

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