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Méfiez-vous, je suis journaliste

Je ne l’ai pas vu venir. C’était en pleine discussion de salon chez un ami, un Martini à la main, j’étais déconcentré. Mlle A., en face, parlait de son travail. Elle venait d’aborder le traditionnel chapitre « confidences », où elle me révélait que la boîte qui l’employait utilisait des « méthodes douteuses ».

Et puis soudain, elle a avalé une olive, a sursauté et s’est exclamée : « Ah mais il faut que j’arrête de te parler de ça parce que tu es journaliste. » J’ai souri avec tout le tact possible et j’ai mis en branle les vannes d’usage en de telles circonstances comme recommandé dans les meilleures écoles : surtout ne paniquez pas. Cherchez l’air frais au sol et rassurez votre interlocuteur sur vos intentions. Puis j’ai encouragé Mlle A. à poursuivre la discussion pour qu’on n’y passe pas quatre heures.

Très sérieusement, Mlle A. a refusé : j’étais journaliste. Dans mon travail, bien sûr, j’avais déjà observé de telles méfiances. Mais jamais dans la sphère privée. Plus que la carte de presse, c’est la méfiance publique qui fait le journaliste, c’est elle qui l’incorpore au métier. Aussi vieille que le journaliste lui-même, elle lui donne un pouvoir qu’il n’avait pas demandé et dont il n’avait même pas conscience. Peu importe qu’il travaille dans une revue automobile, un journal municipal ou une radio catholique, pour le public, le journaliste est avant tout journaliste. Point barre.

La méfiance est générale, pas de chichis. Du coup, qu’il soit scribouillard amateur ou grand reporter, le sacro-saint journaliste reste – et parfois même avec ses propres amis – ce type un peu sauvage et dangereux qui, pour peu qu’il soit pigiste, vendrait père et mère pour un sujet. Le type à qui l’on parle seulement après y avoir bien réfléchi. C’est d’ailleurs à se demander comment les journalistes font pour avoir des amis.

Jean Chabot-Serieis

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