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Les corrompus

« Faites attention, les médias nous mentent, si vous aussi vous avez relevé une désinformation ou un mensonge, contactez-moi. » La sentence ponctue la page Web perso d’un critique des médias autoproclamé qui se présente comme un « esprit libre ». C’est en cherchant la mention de quelque grande affaire de corruption de journalistes sur les moteurs de recherche que l’on se retrouve face à des centaines de pages du même acabit. Avec plus ou moins de ressentiment, de sens critique, de volonté partisane et de paranoïa, chacun de ces « esprits libres » entend discréditer un ou plusieurs journalistes en les accablant de corruption.

Mais là où l’on s’attendrait à une démonstration de cette infâme culpabilité, là où l’on espérait voir enfin
le diabolique journaliste contraint de reconnaître ses voyages gratuits, ses dépenses de bouche défrayées et ses avantages fiscaux accordés par quelque corrupteur fonctionnaire, c’est souvent le vide qui suit l’accusation. Si le bidonnage – autre accusation grave lorsqu’elle concerne un journaliste – est aisé à démontrer, même si cela demande du temps, la corruption, elle, demeure plus difficile à prouver (et surtout plus dangereuse puisqu’il faut en plus accuser un corrupteur).

De fait, elle reste souvent une insulte de dernier recours, un cliché éculé, fatigué d’avoir tant servi. Pas de grand héros de la corruption donc, comme il a pu y en avoir dans la grande famille des bidonneurs (voir Pigiste n° 9). Il faut dire que le bidonneur a pour lui l’immense avantage de ne servir personne et de faire preuve d’un grand talent pour tromper son monde et pipeauter ses papiers.

C’est un manipulateur, il a presque du charme. Le corrompu, lui, est un manipulé et n’a quasiment aucune chance de tirer une quelconque gloire des ses actes. Il est sale, c’est un pourri. La pourriture est d’ailleurs le sens premier de la corruption, celle qui renvoie à la décomposition d’un corps et à l’altération de son goût, de son apparence. Une pomme corrompue est une pomme pourrie. Il en va de même pour le journaliste. Pourtant si elle est partout un mal, la corruption des journalistes est parfois une obligation pour celui qui veut rester vivant. L’éthique bienheureuse qui bannit les infects corrompus ne serait-elle pas en effet malvenue dans des pays où la liberté de la presse est inexistante ? Dans des pays comme le Bengladesh, le Togo ou la Chine (où deux journalistes ont été accusés de corruption pour avoir révélé le retour du SRAS dans la province du Guangdong), faut-il accabler ceux qui, à l’inverse des héros qui ont choisi d’enquêter et de parler, préfèrent se taire plutôt que de risquer de se prendre une balle dans la tête ?

Jean Chabot

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