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L'art du bidonnage

Le bidonnage est tout un art. Mais un art interdit. Mentir, inventer, créer, bluffer: voilà les pires mots pour un journaliste aujourd’hui. Les bidonneurs sont les moutons noirs du métier, de fascinants concentrés d’interdits, des antimodèles bien pratiques pour qui veut comprendre ce qu’il ne faut pas faire lorsqu’on prend la plume, la caméra ou le micro.

Notre plus récent et retentissant exemple est Jayson Blair. Ce journaliste a démissionné en 2003 du New York Times après qu’on a découvert qu’il truquait ses papiers. Pendant plusieurs années il les a remplis de fausses infos, de faux témoignages et de paragraphes plagiés. Dans son livre, Burning Down my Master's House (New Millenium, 2004), il explique comment il a inventé des témoins et des déplacements alors qu’il restait chez lui.

Des bidonneurs, il y en a toujours eu. Ils ne sont pas les produits d’une époque mais plutôt les membres d’une grande dynastie dont le père fondateur est un Américain... En 1898, William Randolph Hearst (1863-1951) est à la tête d’un important groupe de presse. Ce magnat possède entre autres le New York Journal et le San Fransisco Examiner. Cette année-là, quelques tensions à Cuba, alors colonie espagnole, se font sentir. Le correspondant de Hearst à La Havane lui câble cependant : « Pas de conflit en vue. » La réponse est immédiate : « Envoyez-nous les images, nous vous envoyons la guerre. »

En février, prenant prétexte de l’explosion du croiseur américain Maine en rade de La Havane, il démarre dans ses journaux une campagne acharnée contre l’Espagne, qu’il juge responsable de la chose. « Remember the Maine ! In Hell with Spain » (Souvenez-vous du Maine ! En enfer, l'Espagne !), écrit-il plusieurs fois. Il parvient à son but puisque la guerre com- mence en avril. Du coup, ses journaux tirent quotidienne- ment à plus d’un million d’exemplaires. Le bidonnage ? Le Maine a explosé tout seul à la suite d’un accident interne. Le personnage, cynique et quelque peu mégalomane, inspirera à Orson Welles son fameux Citizen Kane.

Et les exemples sont nombreux. En 1991, Patrick Poivre d’Arvor et Régis Faucon (TF1) fabriquent, grâce à un habile montage, une interview de Fidel Castro. En 1992, l’équipe de La Marche du siècle (FR3) affuble
de barbes deux Beurs lillois, afin de les faire passer pour des intégristes musulmans. Et cetera. Le phéno- mène du reportage truqué s’explique souvent par une course au scoop qui pousserait le journaliste à créer l’info plutôt que de la rater ou de l’attendre. Possible. En attendant, un plagiat se cache dans cet article...

Jean Chabod-Serieis

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