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Lances libres

« ... issu de la grande tribu mercenaire des écrivains à tout faire ».
Maupassant ne portait pas vraiment les journalistes dans son cœur et les portraits qu’il en fait dans son Bel-Ami en ont refroidis plus d’un. Il faut dire que les plumitifs du 19è siècle confondaient souvent leur métier avec celui des intrigants, des diplomates, des publicistes et même de la police. Mais, cent ans après, le mot mercenaire fait quand même écho dans ma petite tête de journaliste indépendant.
Au premier abord, je suis plutôt éloi- gné de l’image traditionnelle du chien de guerre barbu au regard libidineux vendant au plus offrant son goût du combat rapproché et ses compétences de tir au Famas. Il n’empêche que, comme le mercenaire, je travaille hors de l’ ‘‘armée régulière’’, je touche des salaires ponctuels et je suis libre d’interrompre mes collaborations quand
ça me prend. Je suis ce que les pays anglo-saxons appellent un travailleur freelance.

J’en étais là de mes réflexions entre deux articles lorsque j’apprends, pantois, l’origine du mot freelance. Avant que Charles VII ne donne à la France sa première armée régulière, les seigneurs locaux avaient à leur service des compagnies militaires privées. Les « lances libres » étaient quelques uns des soldats de ces compagnies, souvent étrangers – Italiens, Germains, Ecossais –, qui vendaient leurs bras guer- riers au plus offrant. La « lance libre » était bel et bien la première ébauche de mercenaire et je n’étais pas tombé si loin en nous trouvant des points communs.

Je me fais donc une raison avec Maupassant et je me résigne à endos- ser la sale image du soldat apatride qui part se vendre au gré des guerres, pardon : de l’actualité ! D’autant que c’est assez excitant de se voir dans cette posture de grand solitaire écumeur de rédactions. Et pas si dégradant que ça si l’on en croit le Robert qui définit le mercenaire comme celui « qui n’agit, ne travaille que pour un salaire ». Oui : le pigiste ne travaille que pour un salaire. Le bénévolat ne lui a jamais convenu et il a toujours eu le choix d’aller louer sa lance (libre) un peu plus loin.

Jean Chabot

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