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Interview de Denis Ruellan : "Le pigisme se professionnalise"

Denis Ruellan

Professeur des universités, directeur du département Information- Communication de l'IUT de Lannion, chercheur au Centre de recherches sur l'action politique en Europe, auteur de nombreux ouvrages sur le journalisme, à 45 ans, Denis Ruellan analyse le phénomène de la pige.

Le « pigisme » est-il devenu le moyen incontournable d’entrer en journalisme » ?

De plus en plus. Selon les statistiques de la Commission de la carte, en 1990, 27 % des primodemandeurs de la carte de presse possédaient le « statut » de pigistes. Ils étaient 32 % en 1998 et 42 % en 2005, avec un âge médian de 28 ans (ndlr, 50 % au-dessus, 50 % en dessous), sachant que la plupart des demandeurs ont, en général, déjà « expérimenté » quelques années de précarité. On peut donc évoquer, sans forcer le trait, une précarité structurelle.

Comment analysez-vous ce phénomène ?

Il existe deux approches. La première, et la plus communément admise, met en lumière un secteur économiquement en crise, en pleine dérégulation, qui se restructure en faisant largement appel
à l’externalisation et à l’optimisation des effectifs. Dans ces conditions, le pigiste représente la variable d’ajustement idéale. On peut aussi voir les choses différemment en admettant que cette précarité – qu’incarne le pigiste – n’est que provisoire et qu’elle cache un nouveau dynamisme du secteur que représente l’explosion des gratuits et de l’offre journalistique sur Internet, notamment. La précarité, comme prix à payer pour une nouvelle donne.

Concrètement, enseignez-vous à vos étudiants d’IUT « l’art de la pige » ?

Bien sûr. Nous leur apprenons surtout très tôt à construire leur avenir en leur expliquant que le secteur du journalisme est, par essence, très divers. Nous les préparons plus particulièrement à exercer leurs talents dans les médias de proximité, à l’image de la presse régionale qui possède certes moins de moyens mais permet une plus grande stabilité en termes d’emploi et d’équilibre professionnel. En revanche, nous ne leur faisons pas miroiter l’intégration de rédactions spécialisées ou nationales, qui nécessitent un fort capital financier et relationnel.

La pige rime-t-elle fatalement avec précarité ?

On rencontre certes de nombreux pigistes qui réussissent très bien à s’épanouir dans leur métier de journaliste et, à ce titre, on peut dire que le « pigisme » se professionnalise avec l’apparition de formations spécifiques sur la pige dans les écoles, mais c’est bien souvent l’arbre qui cache la forêt de la précarité. L’exercice de la pige nécessite des ressorts psychologiques très forts, que tout un chacun ne possède pas. Pour les femmes, très représentées parmi les pigistes, la pige peut être un moyen de concilier, à un moment donné de leur existence, exigences familiales et activité professionnelle.

Malgré la précarité que vous décrivez, les écoles de journalisme parviennent-elles encore à attirer les talents ?

Absolument. Elles ne constatent pas de pertes de vocation malgré la précarité structurelle qui s’est installée depuis quinze ans. On comptabilisait 36 000 journalistes en 2004 contre 32 000 en 2000, 26 000 en 1990, 16 000 en 1980, 13 000 en 1973, 10 000 en 1965 et 6 600 en 1953. Près de six fois plus nombreux qu’il y a cinquante ans, les journalistes d'aujourd'hui sont certes à la fois les mêmes qu'hier et très différents.

Propos recueillis par Éric Delon

Principaux ouvrages

  • Devenir journalistes. Sociologie de l'entrée sur le marché du travail, La Documentation française, 2001 (avec D. Marchetti), 165 p.
  • Journal local et réseaux informatiques. Travail coopératif, décentralisation, identité des journalistes, L’Harmattan, 1998 (avec D. Thierry), 208 p.
  • Les « pro » du journalisme. De l'état au statut, la construction d'un espace professionnel, Presses universitaires de Rennes, 1997, 172 p.
  • Le professionnalisme du flou. Identité et savoir- faire des journalistes français, Presses universitaires de Grenoble, 1993, 240 p.
  • Les journalistes. Stars, scribes et scribouillards, Syros, 1994 (avec J.-F. Lacan et M. Palmer), 278 p.
  • Reporters, Syros, 1992 (photos P. Pugin), 84 p.

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