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De la célébrité (éphémère) des pigistes

Etre au bon endroit au bon moment, n'est-ce pas là l'une des qualités nécessaires à un journaliste ? Denis Derond, photographe pigiste pour Corse Matin a, de ce point de vue, réalisé un «coup» ce lundi 1er août.Il a pris LA photo de l’avion en train de se disloquer dans les airs (et qui prouvera peut-être l’incident technique plutôt que la faute de pilotage). Libé du 4 août relate ainsi l’événement: « Il était parti voir un client quand il est tombé sur l’incendie et les Canadair. “Je me suis dit : ‘Je vais faire une photo pour le journal.’ Je me positionne, prêt à déclencher. Et ça s'est passé là, dans mon objectif. Le premier cliché que je fais, c'est la queue qui se désolidarise de l'avion et qui s'envole, l'avion qui part en vrille et tombe.” »

Pour les pigistes moins « chanceux », pas de panique. Il existe d’autres moyens de s’en sortir et de se faire connaître des rédacteurs en chef. En créant par exemple un réseau, à l’image de la Rédac nomade. À lire l’interview de Pierre Lorimy, l’un de ses trois membres fondateurs, sur le site placedesreseaux.com, il n’y a que ça de vrai. « Nous pouvons tous pratiquer à temps plein le métier que nous avons choisi et en vivre bien, ce qui dans le contexte actuel de la presse tient du luxe. » Travailler en réseau, ça donne du courage, ça permet d’encaisser les coups durs et, surtout, la Rédac nomade fournit une force de proposition supérieure aux pigistes isolés : « Travailler en réseau nous permet d’être beaucoup plus réactifs. Nous pouvons constituer une équipe qui pourra produire des reportages de fond, clés en main, en un temps record.

« Enfin, nous pouvons accroître notre champ d'expérience et d'investigation. Aujourd'hui des journalistes de différentes régions de deux Français basés à Londres, ont intégré le réseau. Cela nous permet de proposer des sujets plus ambitieux sur une base eu- ropéenne, ce qui intéresse particulièrement les titres de la presse professionnelle qui manquent de correspondants à l’étranger. » Alors tous à vos réseaux... à moins que vous ne preniez pour modèle Hunter S. Thompson, « pigiste ultime » (Le Point du 11 août) et préfériez vous accorder « une fabuleuse liberté journalistique qu’il ne tolérait pas de voir rognée ». Dans ce cas, plongez-vous dans la lecture du recueil épistolaire Gonzo Highway (publié chez Robert Laffont, dans la collection « Pavillons »), et dont Le Point donnait un aperçu au cours de l’été.

Vous deviendrez peut-être célèbre ensuite, à l'instar de Freddy Alborta (qui vient de mourir, à 73 ans), auteur de la photo du cadavre de Che Guevara, en 1967. Dans son édition du 19 août, Le Monde donne, indirectement, à méditer sur notre statut: « Son cliché montrant le Che, torse nu et les yeux ouverts, allongé sur un brancard dans une salle de l'hôpital de Vallegrande après avoir été tué par l'armée bolivienne, avait fait le tour du monde. Publiée dans les journaux du monde entier, la photo ne rapporta pourtant que 75 dollars et une poignée de mains de félicitations à Freddy Alborta, alors pigiste pour une agence de presse internationale. Le photographe dut lancer de nombreuses procédures judiciaires pour obtenir des droits d'auteur. »

Situation pas très enviable... Le statut de pigiste sollicite pourtant les imaginaires théâtraux. L’un des personnages clé de la pièce Arrête de pleurer Pénélope, jouée cet été à La Baule, est une « pigiste en secret pour Voici ». Chut, faut pas le dire.

Ex-politique ou politique paumé cherche emploi dans la presse en qualité de pigiste chroniqueur. Le Monde du 27 septembre évoque le cas d’un pigiste non rémunéré tra- vaillant à Lyon Capitale. Gros choc !... et double effet, lorsque le lecteur s'aperçoit de qui il s'agit. "Après un court apssage au théâtre, quatre romans, un retour sur les bancs de la faculté pour passer une thèse en science cognitive, puis la création d’une société et d’un site Internet d’exercices d’entraînement à la mémoire, Michel Noir devient pigiste dans la presse. » Vous ne rêvez pas, il s’agit bien de l’ancien maire RPR de Lyon, ancien ministre, condamné dans l’affaire Botton. Il a commencé le 27 septembre une chronique mensuelle dans l’hebdomadaire...

Il semblerait que cet épisode ait donné des idées à d’autres... Et notamment à un ancien ministre tombé pour une affaire de logement payé par l’État. Le Monde du 20 octobre relate en effet une deuxième affaire Gaymard. Après être parti du gouvernement, l’ancien ministre de l’Économie doit quitter Le Figaro et une place de chroniqueur au Figaro littéraire. « Mercredi 12 octobre, le secrétariat de l'élu savoyard faisait savoir à l'AFP que ce dernier tiendrait “à partir de jeudi [13 octobre] une chronique régulière dans Le Figaro littéraire”. De fait, jeudi, M. Gaymard signait un article sur Le Poète secret, un livre de Mario Rigoni Stern. Le signataire y était présenté comme “auteur de Pour André Malraux”, sans mention de ses responsabilités politiques. Or l'ancien ministre, contraint à la démission le 25 février après des révélations sur son logement de fonction, est toujours conseiller général de Savoie, conseiller régional de Rhône-Alpes et président du syndicat mixte Tarentaise-Vanoise. »

Branle-bas de combat à la direction du Figaro – qui n’était pas au courant –, et arrêt de la collaboration avec une justification pour le moins étrange de la part de Francis Morel, directeur général du quotidien. Celui-ci a déclaré « qu’il ne s'agissait que d'une collaboration occasionnelle et qu’en aucun cas la direction de la rédaction ne s'était fait ou ne se ferait imposer des choix éditoriaux qu'elle ne souhaiterait pas ». L’auteur de l’article, Pascale Santi, évoque Serge Dassault...

Autre affaire de pigiste viré, mais cette fois-ci plus sérieuse et plus dramatique, celle d’un journaliste de l’hebdomadaire Le Marin, édité par Infomer, filiale du groupe Ouest- France. En février et mars dernier, les pigistes de cette revue avaient fait grève pour obtenir une augmentation du prix du feuillet (cf. Pigiste n° 6-7, avril-mai 2005). L’un d’entre eux, Nicolas de La Casinière, est aujourd’hui licen- cié pour faute grave après dix-sept ans de service. Lien de cause à effet ? Sans aucun doute pour le syndicat CNT, qui dénonce l’attitude d’Infomer sur son site Internet. Sans aucun doute non plus pour l’Observatoire nantais des mé- dias: « Aucun fait identifié n’est reproché précisément, aucun article particulier, daté, n’étaye les reproches. Or, légalement, la prescription est de deux mois pour qu’une faute grave puisse être retenue et entérinée. » Son seul fait d’arme : écrire dans un journal trimestriel associatif et sati- rique nantais, La Lettre à Lulu, très critique à l’égard du PDG de Ouest-France, François-Régis Hutin.

Bénédicte Rallu

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