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Ce qui attire nos regards

C'est devant la carlingue usée d'un Mustang de la Seconde Guerre que le bonhomme est venu me trouver.  Il avait le cheveu blanc et le béret vissé sur le crâne. Ça le démangeait de causer, lui le retraité isolé que l'accueil d'un nouveau zinc américain dans la collection du musée militaire du coin avait décidé à sortir. Après seulement deux minutes, le coquin apprend que je suis journaliste. “Vous savez, je fais de la radio amateur”, lance-t-il innocent pendant que la foule clairsemée applaudit le Mustang. “C'est passionnant et on en parle peu dans les journaux.”

Je sens le traquenard...  Ça tombe aussi sec : “Vous devriez faire un papier sur moi, on parle tellement de gens inintéressants que ça changerait un peu.” Il tire un coup sur sa Gitane. Silence. “La radio amateur, c'est toute une science et on capte des choses qu'on devrait pas capter. Je suis au courant de trucs secrets, vous savez.” Aussitôt, le refoulé de la DST me met au secret et m'enjoint de prendre rendez-vous pour une interview...

Un an plus tard, lors d'une manifestation, je rencontrais son double. Nous étions spectateurs du défilé et c'est lui qui a engagé la causette. Il a dit : “Je suis peintre, je réalise des fresques.” Et dans la foulée, il a ajouté sans rire : “Je vais d'ailleurs réaliser le plafond d'une église en Bretagne. Retenez bien mon nom, dans quelque temps la presse ne parlera plus que de moi.” Puis il a fouillé dans sa poche zippée à la recherche d'une carte de visite introuvable. Dans leurs rêves de gloire, ces deux frères involontaires s'imaginent peut-être nommés avec éclat dans les Vies des hommes illustres de Plutarque. Pourtant, ce serait plutôt la douceur et l'humilité des Vies minuscules de Pierre Michon (Gallimard, 1984), retraçant sans pompe des vies d'anonymes qui n'avaient rien demandé, qui attirent nos regards et nos plumes.

Jean Chabod-Sérièis

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