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Ce petit rien caché sous la pile

"Ca ? Ce n'est rien..." "Rien" est un bloc de trois cents pages reliées avec soin sous une bordure autocollante. « Rien » est posé sur le coin d’un bureau de l’AFP entre une foule de dossiers colorés et des carnets de notes gribouillés.

La journaliste de l’agence a très envie de parler et d’éclaircir ce « rien » qui se trouve en fait être tout pour elle. « C’est un bouquin que j’écris. Je ne l’ai pas encore terminé. À l’agence, l’écriture des dépêches est tellement cadrée, tellement réglée qu’on étouffe vite. » Du bout de son pouce, elle fait défiler les pages à grande vitesse. Elle se concentre pour m’expliquer sa démarche : « Beaucoup de journalistes ici ont ce besoin d’écrire autre chose, de s’aérer la tête. »

La jeune femme n’est pas la seule qui m’ait parlé de ce curieux phénomène, ce besoin irascible qui démange les journalistes : écrire. Pourtant je me souviens des leçons dogmatiques lors des jurys d’école au cours desquelles on apprend que le journaliste n’est pas poète et que le manque d’inspiration ne le concerne pas. Si sa page reste blanche, c’est que l’information en est absente. Point barre.

À 19 ans, je disais : « Je serai journaliste parce que j’aime écrire. » « Faux ! m’ont répondu les oracles. Vous vous trompez de métier. » Alors j’ai désappris ce goût et j’ai remis l’info au centre, j’ai nettoyé mes phrases pour les rendre plus efficaces. Celles de la jeune femme de l’AFP sont devenues si efficaces qu’elle s’en est desséchée. Elle s’ennuie. Son métier, qui a besoin de ce dessèchement, a envahi sa tête, sa main et sa plume. Elle rêve d’écrire des phrases sans verbe, des phrases à rallonge, des ono- matopées. Elle est fière de ses descriptions inutiles qui s’étalent sur trente pages. « Rien » est sa soupape. Combien de journalistes cachent sous leur bureau un « rien » qui leur donne à respirer ?

Jean Chabod-Serieis

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