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Evènements

48h de la Pige : Synthèse de la conférence avec les sociologues

Animateur : Eric Delon
Intervenants
Cégolène Frisque, maître de conférences de sociologie à l’université de Nantes, la précarité
Clémence Aubert, Economiste, prof à l’ESG management, l’économie du travail
Olivier Pilmis, sociologue, l’organisation des marchés incertains
Jean-Baptiste Legrave, sociologue
Auditoire : environ 70 à 75 personnes

La spécialisation : atout ou chaine ?
Clémence Aubert

La majorité des journalistes pigistes travaille en presse magazine et presse pro. La spécialisation  des journalistes s’appuie souvent sur un cursus d’études dans l’un ou l’autre domaine avant de faire du journalisme, mais aussi les passions : sport, culture, etc... Et aussi la spécialisation sur le tas selon les publications pour lesquelles ils ont été amenés à travailler.

Donc la spécialisation est un avantage : oui et non, si elle enferme dans une hyper spécialité. Pour en faire une force en toute circonstance, il faut plusieurs spécialisations ce qui permet d’en faire une force en évitant l’écueil de l’hyper spécialisation.

L’idée est d’afficher sa spécialisation dans un domaine, pour les employeurs, aussi de faire des économies d’échelle : quand je réalise un reportage, je peux le décliner en fonction des médias.

Polyvalence et spécialisation
En cas de reconversion, la polyvalence est un atout pour ne pas s’enfermer dans une seule discipline, ou la diversification selon le support : presse écrite, web, image, etc.…
Mais la spécialisation n’est pas réservée aux journalistes pigistes, les rédactions peuvent aussi intégrer des journalistes spécialisés. Dans la pratique, les journalistes mensualisés peuvent être aussi spécialisés. Si les besoins d’une rédaction reviennent régulièrement, elle peut embaucher le journaliste pigiste dans sa rédaction pour sa spécialisation.

Enfin, la spécialisation est aussi une démarche qui s’élabore sur le long terme.

La pige, un marché incertain
Olivier Pilmis

Un périmètre incertain
Combien de journalistes pigistes en France ? En partant des données de la CCIJP, il faut distinguer plusieurs situations, ceux qui ont demandé la carte ou pas, ceux qui l’ont eu, ou pas, ceux qui pourrait la demander et ne l’ont pas fait, etc.. Donc des données qui permettent de comptabiliser le périmètre des journalistes pigistes en France sont partielles.

Des données alternatives avec Audiens, mais ces données rassemblent tout le monde, même ceux qui font une pige une fois de temps en temps, voire une fois par an et  qui ne se considère pas comme pigiste eux-mêmes.

Comment construit-on une carrière longue quand elle est constituée d’unités brèves ?
Pour réduire l’incertitude, il faut considérer les relations stabilisées avec des employeurs : ceux qui sont spécialisés et ont un très grand nombre d’employeurs, et ceux qui concentrent leur activité sur un petit nombre d’employeurs.

En observant sur 24 ans la carrière d’un panel de pigistes, le nombre total moyen d’employeurs se compte sur les doigts des deux mains. C’est bien moins que le nombre d’employeurs des intermittents du spectacle.  Il y a  aussi la situation de pigistes mono employeur,

Comment s’y prend-on pour établir des relations suivies avec un employeur ?
Je fais un premier sujet, comment la relation après peut se poursuivre ?
Le 1er élément, l’employeur rappelle car il sait que le pigiste bosse bien !
C’est quoi bosser bien : celui qui n’est pas en retard, qui rend à l’heure, donc c’est le partage de conventions, on est d’accord sur ce que l’on fait : l’angle, le sujet, le ton.

Pour la rédaction, l’idéal c’est d’avoir des presque titulaires, mais pas tout à fait, le bon pigiste, c’est celui dont on n’a pas besoin de réécrire le papier après lui. Mais il n’est pas encore totalement intégré à la rédaction parce qu’il n’est pas présent physiquement, donc les SR s’ils peuvent éviter de corriger les papiers des pigistes c’est vraiment bien, car ils sont déjà suffisamment pris par les autres papiers à corriger des journalistes titulaires. Donc les pigistes, en créant une relation durable, crée une sécurité, mais en ayant une seule grosse collaboration, établissent une relation de dépendance. Cette situation augmente les risques et diminue la liberté de peur de se faire virer en donnant son avis.

Dispersion et  précarisation, deux processus qui s’opposent à la spécialisation
Cégolène FRISQUE

Quelques éléments de méthodologie

Dans la comptabilité des pigistes, la CCIJP intègre les CDD, et ce qui a vraiment explosé en nombre, ce sont les CDD et non les pigistes, ils ont été multipliés par 4 en deux ans, soit 15,23 des cartes de presse. Dans mon échantillon j’ai ajouté les demandeurs d’emploi et les demandes refusées (1,2%) par la commission de la carte (CCIJP)
Au total, 29,1% du total et non les18% habituelles.

41 000 demandes de cartes à la CCIJP. 3,4% de journalistes cartés au chômage. L’nsee recense 48 000 et quelques journalistes, dont 14% non salariés donc environ 10 000 précaires.

Nous nous sommes intéressés à la PQR, la presse magazine, la presse sur internet et la presse alternative. Pour prendre contact avec ces journalistes pigistes par nature instables les différents chercheurs ont pris des voix différentes : les réseaux personnels, Viadeo et les réseaux professionnels. Nous avons donc étudié différentes franges de la population des pigistes instables, en fractionnant cette population :

- les très précaires, 600 euros,
- les semis-intégrés (entre 1000 et 1500 euros)
- et les autres, l’élite des pigistes, (1500 et plus) et ce sont les plus visibles pour les chercheurs.

Donc dans la profession, il y a une illusion d’optique quand on s’intéresse à cette population, et un processus de dispersion et de spécialisation.

Les deux justifications des formes de précarisation :
-une logique d’intégration progressive pour les jeunes dans la profession pour acquérir les compétences avec ou sans école,
- un second modèle de spécialisation soit thématique, soit géographique où  l’on se maintient dans la pige par choix, les pigistes cartés ont en moyenne 39,8 ans et 10,6 ans d’ancienneté dans la profession et l’âge moyen a augmenté de deux ans depuis 2000.

Remarque : dans notre échantillon d’étude nous n’avons aujourd’hui qu’une seule personne jeune et qui arrive à tirer un revenu de 2000 euros.

Entre ces deux modèles traditionnels, qui ne fonctionnent plus vraiment de cette manière là, car en matière d’intégration progressive des CDD dans les rédactions, la fraction est de plus en plus faible.

Les CDD
Une dispersion des contrats dans le temps ; les CDD sont courts, ou longs, mais reconduit en permanence, pendant 18 à 24 mois. Mais il y aura un couperet dès que les entreprises sentent qu’elles devront embaucher ou requalifier le CDD en CDI. Donc au mieux transfert d’un titre à l’autre, dans la PQR, d’une région à l’autre. Donc une insécurité à long terme, avec un couperet dans le temps.

Pour les pigistes en CDI,
Même pour ceux qui sont installés dans une activité régulière, il peut y avoir des changements de rec-chefs, d’actionnaires, une restructuration, donc même quand leur situation est stabilisée, il y reste une forme d’instabilité. Ces processus de précarisation et de dispersion, travail à la commande, en bouche trou, rend la spécialisation difficile.

La communication, la diversification  est-elle une transgression ?
Jean-Baptiste Legavre

Je travaille sur la diversification professionnelle des pigistes qui font de la communication pour vivre moins mal ou mieux, en donnant comme argument, « je le fais parce que j’ai besoin d’argent ». Une affirmation que le sociologue  va déconstruire, bien sur.

Dans l’univers journalistique, la communication est pensée comme le diable que la morale professionnelle réprouve. Le bon journaliste c’est celui qui contourne la communication officielle pour son travail d’enquête.

Donc étonnement quand je rencontre des pigistes qui font de la communication ! Même si rien ne l’interdit dans la profession. Pour les pigistes, ce ne sont plus des ménages, comme le dit le vocabulaire indigène (celui de la profession) , nous sommes plutôt dans l’activité structurelle. C’est une activité rationnalisée pour des raisons économiques.

Les  bricolages discursifs des pigistes

Comment se bâtir une identité quand la morale professionnelle réprouve la communication. Quels effets cela porte sur l’identité du journaliste. « Le sale boulot », c’est dans tous les métiers.

Trois questions :

Qu’est-ce que les acteurs se fixent comme interdits ?
Quand je pose la question : seriez-vous prêts à rédiger le journal interne de l’entreprise pour lequel vous faites un article ? Voici les types de réponses que j’obtiens et en général, l’interdit semble assez largement partagé, mais je trouve beaucoup de cas qui sont très éloignés de cette évidence au regard de la morale professionnelle.

1-Je ne le fais pas, mais je pourrais le faire, car c’est moins grave de rédiger un journal interne qu’un communiqué de presse.  
2-C’est mon métier d’écrire, j’accepte, car c’est dans la continuité de mon travail.
3-Il suffit de prendre un pseudo
4-J’accepte car cela me permet d’avoir un contact direct avec les salariés de l’entreprise que je n’ai pas habituellement l’occasion de rencontrer et ça peut m’être utile pour mon travail de journaliste ensuite.

Comment se situer par rapport aux classements ?

J’ai été frappé par la variété d’appréciation des journalistes pigistes interrogés, quand au classement entre communication et presse, et les bricolages discursifs pour sauvegarder son identité de journaliste.

Ex : une journaliste me rend un questionnaire en ajoutant une page violente sur la communication, que ce n’est pas bien, que la presse ce n’est pas de la communication. Alors que pour elle, la  presse intègre la presse municipale dans la presse générale. Elle redécoupe et adapte donc son périmètre de la presse et la frontière entre communication et presse.

Ex : une fraction de pigistes font des articles pour des institutions publiques. Ils nomment  cela de la presse institutionnelle. Ce n’est donc pas dans leur vocabulaire de la « communication », mais de la « presse » institutionnelle. Certains ne voient pas ou ne veulent pas voir les critères de la commission de la carte pour délimiter la presse de la communication.  

Ex : je fais le même travail pour l’un ou l’autre.
La France a une tradition de presse d’opinion, donc si je bosse pour une ONG,  pourquoi ce n’est pas de la presse et pourquoi elle mon travail de journaliste ne peut pas entrer dans ce qui est reconnu par la commission de la carte ?

Au fond, c’est très intéressant de voir que beaucoup de journalistes pigistes se sentent sommer de subvertir les classements ordinaires pour se bricoler leur identité de journaliste.

Qu’est-ce qu’on fait des objets symboliques  et en particulier la carte de presse

La commission encourage de fait les précaires à faire un peu de communication, tout en interdisant d’avoir la carte. Elle demande au moins un demi-smic pour obtenir la carte. C’est donc peu, et un pigiste se voit contraint de compléter par des revenus autres que ceux provenant de la presse. Mais, selon moi,  c’est un moyen de maintenir les journalistes pigistes dans la précarité.

Du déclaratif vertueux
La commission de la carte se base sur les déclarations annuelles des journalistes pour attribuer ou non, la carte. Mais ce sont des informations pour lesquelles elle ne dispose d’aucun moyen pour vérifier ces déclarations.

Alors pourquoi autant de personnes déclarent de façon tout à fait vertueuse en sachant que la commission d’ira pas contrôler.  Pourquoi tant de personnes vertueuses déclarent vraiment leurs revenus, même si certains bidouillent ?

Même si elle est décriée, encore beaucoup de journalistes pigistes restent attachés à la carte. Ce n’est par pour l’abattement fiscal, ni pour les entrées de moins en moins gratuites dans les musées. Non, la carte est un symbole d’appartenance, elle autorise à entrer dans le groupe et à en faire partie.

La carte de presse permet encore de se penser comme un vrai journaliste, ne pas avoir la carte, risque à penser qu’on est exclu de la profession : « l’importance de l’avoir pour en être », c’est donc narcissiquement violent d’être exclu de la carte pour un journaliste.

En résumé
Les acteurs se fixent des interdits, mais une fraction notable des pigistes regardent ces classements avec distance, d’autres refont ces classements pour s’intégrer dans la profession, la carte reste un objet symbolique important.

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