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« OK pour 3000 signes ! »

Le mail, laconique,m’est arrivé une demi-heure après la proposition. Autant dire à la vitesse de la lumière comparé aux autres rédactions qui me baladent parfois pendant des semaines. Je suis assez content de moi. Pourtant le pa- pier – une chronique de concert – n’a rien d’exceptionnel. Mais les sujets de satisfecit dans le quotidien du pigiste sont assez rares pour ne pas manquer de les fêter dignement : je m’allume une cigarette. Après seulement un an et demi dans la pige, il serait impardon- nable de laisser passer une telle occa- sion d’exprimer violemmentma joie d’avoir décrocher un 3000 signes. Im- pardonnable parce que le travail de- vient dur quand on se blase de ses propres capacités, quand on n’est plus capable de s’étonner. Moi, je sais bien que je n’en suis pas à la phase où ce sont les rédactions qui viennent me chercher pour commander un papier. C’est moi qui vais au charbon et qui, claque après claque, fignole mon dis- cours, affine mes approches.
J’« apprivoise » en quelque sorte, et ce deux feuillets qui vient de me tomber dans la besace est une petite victoire.

Bref. Seul chez moi, j’écrase ma Lucky à la santé du rédac’ chef et je me re- mets à ma table pour entamer le boulot. « A me rendre dans les 48 heures », précise le post-scriptum. (Note pour plus tard : arrêter un jour de travailler dans ces conditions). Ma table est légè- rement en bazar. A son coin gauche traîne une liste où on peut lire sur l’en- tête : To Be Done. C’est le fil directeur de ma journée, celui sans lequel je suis comme impotent. Dessus j’ai écrit tout ce qu’il faut que je fasse dans les 24h, les coups de fil à passer, les interviews à faire, les rendez-vous à prendre, les mails à écrire, les gens à voir. Tout. Pourtant, ce qu’il y a dessus, je le sais par cœur. C’est que cette liste, que je réécris tous les soirs pour le lendemain, ne me sert aucunement d’aide- mémoire. Il s’agit plutôt d’un donneur d’ordres auquel que je ne peux échap- per, un « culpabilisateur » indispensa- ble dans les jours où je donnerais n’im- porte quoi pour ne pas avoir à faire mes démarches auprès des rédactions. Car je sais qu’à la fin de la journée,si je n’ai pas rayé chacune des lignes de cette liste – à voir, à faire, à appeler, à écrire, à lire, etc. – je considère que je n’aurai pas à me plaindre si à la fin du mois je n’ai encore que des pâtes à manger. C’est très efficace : dès le lendemain matin, je m’arrange pour tout boucler. Ce matin-là, je raye soigneusement la ligne « Article Chronique de concert ».

 

Jean Chabot

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